par Tangi Salaün
PARIS, 26 décembre (Reuters) - C'est un cylindre de la
taille d'une grosse pile, concentré de technologie conçu par la
start-up française Sigfox, référence mondiale des objets
connectés, pour être inséré dans la corne d'un rhinocéros,
suivre ses déplacements et contribuer ainsi à protéger du
braconnage cette espèce menacée d'extinction.
A l'instar de ce capteur testé depuis trois ans dans une
réserve au Zimbabwe, de nombreuses expérimentations sont menées,
en Afrique ou ailleurs, par des acteurs tels que Cisco, Google
ou Microsoft pour mettre les nouvelles technologies,
l'intelligence artificielle et l'internet des objets (Internet
of Things, IoT) au service de la conservation.
Des ONG comme le Fonds international pour la protection des
animaux (IFAW), l'Institut Jane Goodall ou le WWF intègrent
depuis des années ces outils dans leur stratégie de protection
de la faune et de l'environnement, que ce soit pour lutter
contre le braconnage, préserver les écosystèmes et la
biodiversité ou limiter les conflits entre l'homme et les
animaux sauvages.
Caméras-pièges, capteurs acoustiques ou infrarouges,
traqueurs, détecteurs de mouvements, drones... La panoplie
d'objets connectés potentiellement utiles à la conservation est
aussi vaste que les moyens de télécommunications disponibles:
satellite, Wi-Fi, réseau privé LTE/4G, réseaux à bas débit
Sigfox ou LoRa reliés à un "cloud".
Pour les gestionnaires de parcs, la difficulté est de
concilier l'inventivité presque sans limite des développeurs
avec les contraintes d'un terrain rustique, de moyens limités et
de personnels souvent mal voire pas du tout formés. Et de
résister ainsi à la tentation de se lancer dans une "course à
l'armement" technologique alors que sur le continent africain,
80% des réserves sont sous-financées, et qu'au niveau mondial, à
peine un quart d'entre elles sont considérées comme bien gérées.
FACILITÉ D'UTILISATION ET ROBUSTESSE
"Seules les technologies vraiment utiles, peu coûteuses,
faciles d'utilisation et robustes peuvent représenter une
solution efficace", souligne Geoffroy Mauvais, coordinateur du
Programme pour les aires protégées d'Afrique & Conservation de
l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN),
qui a supervisé une mission menée dans le parc de la Pendjari,
au Bénin, par l'ONG britannique Smart Earth Network et la
start-up française Eridanis, spécialistes de l'IoT.
Sur un marché "de niche" comme celui de la conservation,
"les solutions technologiques qui se développeront sont celles
qui peuvent être utilisées ailleurs que dans les parcs",
poursuit-il en plaidant pour la mise en place d'une forme
d'autorité scientifique qui canaliserait efforts et moyens au
bénéfice des solutions les plus efficaces.
C'est le calcul qu'a fait Sigfox, dont les capteurs conçus
pour les rhinocéros trouvent, sous des formes différentes, des
applications dans de multiples domaines allant du suivi des
bagages dans les aéroports à l'assistance aux chercheurs en
Antarctique. Le tout en utilisant le réseau à bas débit que la
start-up est en train de déployer dans le monde entier. (voir 3
QUESTIONS À Ludovic Le Moan, cofondateur et dirigeant de Sigfox
)
"L'enjeu de l'IoT, c'est de rendre les données du monde
physique plus faciles à extraire, à partager et à exploiter",
résume Marion Moreau, qui pilote la Fondation Sigfox, consacrée
aux causes humanitaires et environnementales. "Le but n'est pas
de remplacer les acteurs de terrain, mais de faciliter leur
travail en regroupant les informations sur une plateforme en
ligne qui devient une aide à la décision."
LUTTE CONTRE LE BRACONNAGE
Le capteur prototype développé dans le cadre du projet "Now
Rhinos Speak" ("Maintenant les rhinocéros parlent"), en
collaboration avec plusieurs ONG spécialisées, dont Save the
Rhino International, permet de suivre l'animal, de savoir quand
il approche d'une zone identifiée comme particulièrement
dangereuse en raison de précédents cas de braconnage, et
d'avertir aussitôt les rangers chargés de le protéger.
Il peut être combiné à d'autres capteurs d'alerte, disposés
sur les clôtures de la réserve par exemple, et à des traqueurs
qui permettent de géolocaliser en temps réel les équipes
d'intervention.
Le réseau Sigfox, qui fonctionne avec un protocole radio
spécifique, apporte selon Marion Moreau beaucoup plus de
garanties en matière de sécurité que les colliers GPS utilisés
jusqu'à présent. "Le capteur ne se 'réveille' que quand il doit
transmettre une donnée, ce qui le rend impossible à intercepter
par les braconniers", dit-elle.
Autres avantages mis en avant par Sigfox: un objet
miniaturisé (le collier GPS d'un éléphant pèse une quinzaine de
kilos), beaucoup moins énergivore, puisqu'il n'émet pas en
continu, et donc à l'autonomie bien plus grande. "Nous nous
sommes fixés comme contrainte une autonomie de trois ans et un
coût plafonné à 30 dollars par capteur", précise Marion Moreau.
Pour démocratiser l'usage de ces objets, la Fondation Sigfox
prévoit de "libérer la solution" en rendant les modes d'emploi
libres d'accès sur internet d'ici quelques mois.
ASSOCIER LES POPULATIONS LOCALES
Sigfox va dans le même temps entamer une collaboration avec
l'Institut Jane Goodall, qui fait figure de pionnier en matière
d'utilisation des nouvelles technologies et de "crowdsourcing"
dans le domaine de la conservation. (voir ENCADRE )
Il ne s'agit pas cette fois d'équiper les chimpanzés chers à
la primatologue britannique de capteurs, mais de participer,
avec d'autres acteurs comme la Nasa américaine, à un ambitieux
programme de préservation des écosystèmes et de développement
durable sur un vaste territoire de l'ouest de la Tanzanie.
"Il est essentiel d'associer les habitants à la préservation
de leur propre environnement", a rappelé Jane Goodall lors d'une
visite à Paris la semaine dernière. "La technologie fournit des
outils très précieux, mais elle ne peut pas faire le travail
seule. La clé, c'est l'implication des communautés", a-t-elle
déclaré à Reuters.
Ce constat, l'IFAW l'a aussi dressé au Kenya, où le projet
tenBoma développé en collaboration avec le Kenya Wildlife
Service (KWS) et les populations locales a permis, selon l'ONG,
de réduire de 90% le braconnage des éléphants dans le parc de
Tsavo en cinq ans.
"Nous avons élaboré un écosystème technologique sophistiqué
mais qui reste très simple pour les utilisateurs en première
ligne", a souligné Faye Cuevas, vice-présidente d'IFAW, en
présentant ce mois-ci à Paris ce projet visant à renforcer la
coordination et l'efficacité des services luttant contre la
criminalité organisée.
"L'analyse poussée des données nous permet d'identifier les
'hotspots' du braconnage et de concentrer les moyens humains
dans ces zones. Les signaux d'alerte remontant du terrain nous
permettent d'intervenir avant que les braconniers ne passent à
l'acte", a expliqué à Reuters cette ancienne officier de l'armée
américaine.
RÉDUIRE LES CONFLITS HOMME-ANIMAL
Malgré un passé d'analyste de drone, Faye Cuevas a fait le
choix de ne pas utiliser ces outils de surveillance fragiles et
onéreux – les plus performants coûtent jusqu'à 250.000 euros –
pour privilégier "l'implication des communautés locales et des
instruments d'alerte très simples", comme un logiciel installé
sur un smartphone.
Un choix en partie dicté par le fait que les parcs kényans,
comme beaucoup d'autres en Afrique, ne sont pas clôturés et que
les animaux s'aventurent souvent à l'extérieur. Situation qui,
comme c'est le cas avec les ours ou les loups en France, génère
des conflits avec les villageois qui perdent bétail ou récoltes.
Le souci de réduire les conflits homme-faune est aussi au
coeur de la vision de Wildlife 3D Tracking (W3DT), une
association dont l'ambition est de "faire renaître l'art
ancestral du pistage grâce aux nouvelles technologies", en
exploitant les progrès spectaculaires en matière de vision
artificielle en 3D, de morphométrie et de statistique.
"W3DT travaille sur la création d'un programme informatique
qui pourra être utilisé sous forme d'application de smartphone
par n'importe quel citoyen afin de récolter et d'analyser les
traces de n'importe quelle espèce animale – ou encore humaine -
en 3D", explique son fondateur, l'ingénieur et zoologue belge
Antoine Marchal.
Grâce à cet outil développé en Afrique du Sud, l'ONG espère
par exemple éviter que des attaques de chiens errants ne soient
injustement attribuées à des prédateurs sauvages, entraînant
leur persécution. Mais aussi permettre l'identification des
empreintes laissées par les braconniers et leurs chiens et
faciliter ainsi les poursuites judiciaires, qui demeurent
aujourd'hui encore le gros point noir de la lutte contre le
braconnage, malgré les progrès des analyses ADN.
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ENCADRE Jane Goodall met les "techs" au service des singes et
des hommes
3 QUESTIONS À Ludovic Le Moan: "Sigfox, seul réseau mondial qui
marche tout le temps"
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(édité par Henri-Pierre André)
Quand les technologies volent au secours de la biodiversité
information fournie par Reuters 26/12/2018 à 11:00
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